Il n’existe plus aujourd’hui que 6 sous-espèces de tigre contre 9 il y a 100 ans. Parmi elles, la plus petite et l’une des plus menacées est le tigre de Sumatra (Panthera tigris Sumatrae) visible dans une douzaine de parcs zoologiques en France comme le zoo de la Boissière du Doré, le Bioparc de Doué-la-Fontaine, la Réserve de la Haute-Touche ou encore le ZooParc de Beauval. Pour parler ensemble des besoins de l’espèce en captivité, nous sommes allés à la rencontre de Jacques Lebreton, capacitaire et directeur zoologique du Zoo de Champrépus.

Habitat / enclos

Comme son nom l’indique fort bien, le tigre de Sumatra vit sur l’île indonésienne du même nom. Contrairement au lion d’Afrique, le tigre est un animal forestier. La sous-espèce de Sumatra est adaptée à un climat tropical et se plait dans les forêts humides et marécageuses comme le parc national de Kerinci Seblat, les réserves de Rimbang Baling et de Bukit Bungkuk, et la forêt de Bukit Batabuh.

L’eau est un point essentiel, en milieu sauvage comme en captivité. Les tigres font d’ailleurs partie des félins les plus à l’aise avec l’eau. D’après le « Care manual » ou « livre de soins » du tigre délivré par l’association américaine des zoos et aquariums, l’AZA, les tigres ont besoin d’un espace extérieur relativement grand, d’un bassin d’eau douce, de douves et/ou d’un cours d’eau ainsi que d’une importante végétation.

Au Zoo de Champrépus, où des tigres de Sumatra sont présentés depuis 1993, le territoire des félins a justement été modernisé en 2017 pour mieux répondre aux besoins de l’espèce. D’un espace de 500 m², le couple de tigres est passé à 5 000 m². Le nouvel enclos est composé de plusieurs étages et agrémenté de nombreuses roches, d’un bassin de 30 mètres de long sur 10 mètres de large, d’une cascade et surtout de beaucoup de végétation. « Les tigres adorent casser les branches des arbres et jouer avec. Nous avons donc mis aussi un peu d’épineux, histoire qu’il reste quand même de la végétation dans l’enclos », s’amuse Jacques Lebreton, capacitaire et directeur zoologique du parc.

enclos tigre
L »enclos des tigres de Sumatra à Champrépus. © Michel Lhuillier

Une diversité de paysages qui permet aux tigres de Sumatra d’exprimer leur comportement naturel à savoir le besoin de s’isoler – dans la nature, mâle et femelle vivent chacun de leur côté – et jouer ! « Il faut les voir jouer au chat et à la souris entre eux, ils se cachent sous une roche et bondissent l’un sur l’autre. Un enclos diversifié, c’est déjà un enrichissement naturel. »

Bien qu’il ne soit pas forcément nécessaire de les rentrer chaque soir, les tigres pouvant tout à fait dormir dehors dans les parcs zoologiques au climat tempéré, à Champrépus comme bien souvent ailleurs, des bâtiments intérieurs servent de loges de nuit et d’abris en cas de conditions météorologiques défavorables. Un box visible du public est d’ailleurs prévu à cet effet. « Le tigre est en animal costaud mais en captivité comme dans la nature, il aime s’abriter. »

Les animaux sont nourris individuellement dans leur loge afin d’éviter les frictions et « nous avons toujours plus de box que nécessaire, au cas où on aurait besoin de les isoler ».

Régime alimentaire

Dans la nature comme en parc zoologique, les tigres sont des animaux strictement carnivores. Sur l’île de Sumatra, les félins chassent les cochons sauvages et des ongulés comme le cerf, mais capturent aussi d’autres proies comme du poisson de manière opportuniste, s’ils en ont l’occasion. Après avoir tué sa proie, il ne la consomme pas sur place mais la traîne jusqu’à un abri où il pourra se sustenter en toute tranquillité, parfois plusieurs jours de suite selon sa taille.

Comme plusieurs espèces de grands félins, le tigre ne mange pas tous les jours, cela dépend en fait de la taille de ses proies. S’il ne trouve que de petits animaux, il aura bien sûr besoin de manger plus régulièrement que s’il attrape des grands ongulés.

En captivité, on respecte également ce rythme en adoptant un jour de jeûne par semaine, parfois deux. Dans le zoo normand de Champrépus, le couple de tigres de Sumatra est nourri en alternance avec une semaine de viande rouge et une semaine de viande blanche et un semi-jeûne le dimanche où la quantité donnée est très réduite. La viande rouge est principalement composée de bœuf ou de veau et la viande blanche de poulet, de dinde ou de pintade. « Les tigres aiment aussi manger des os, on évitera de donner ceux de bœufs pour privilégier ceux de veaux, plus tendres. »

En termes de quantité, toutes les sous-espèces de tigres ne sont pas égales. Celle de Sumatra est la plus petite en gabarit et mange donc légèrement moins que ses comparses, soit environ 4 kg de viande par jour contre plutôt 6 kg pour les tigres du Bengale et de Sibérie.

Dans certains parcs qui ne travaillent pas directement avec un abattoir, la viande est parfois congelée dans un souci de conservation. Elle perd alors en minéraux. Pour contrer des éventuelles carences, des compléments alimentaires peuvent alors être donnés.

Enfin comme le chat domestique, le tigre consomme également de l’herbe ou des végétaux qu’il trouvera à disposition dans son enclos afin de se purger et éviter les boules de poils. « Il peut manger des feuilles de noisetier mais ce qu’il préfère ce sont les graminées », explique Jacques Lebreton.

couple tigres champrepus
Bukit et Shandra, couple de tigres de Sumatra du Zoo de Champrépus. © Michel Lhuillier

Reproduction

Qui mieux que le Zoo de Champrépus pour nous parler de la reproduction des tigres de Sumatra en parc zoologique ? Le site vient justement d’accueillir Surya, petite femelle née le 25 décembre 2020 de Shandra et Bukit, le mâle né en 2015 au PAL.

C’est la troisième gestation de la tigresse née en 2007 au Zoo d’Edimbourg. Pour le directeur zoologique du parc normand, « le tigre de Sumatra est une espèce plutôt facile à reproduire. Elle est gérée par un coordinateur d’EEP qui autorise ou non les parcs à reproduire. C’est une décision prise selon deux critères : la lignée génétique des animaux et les capacités d’accueil des autres parcs une fois les petits matures ».

Après une gestation d’environ 3-4 mois, à Champrepus, les tigrons sont laissés 8 jours en bâtiment intérieur seuls avec leur mère puis au bout de cette période on propose à la mère de sortir à nouveau. « En général, elle ne se fait pas attendre et a envie de se dégourdir les pattes », ce qui laisse le temps aux équipes d’inspecter les petits et surtout de les habituer à l’homme. « Les tigres que nous élevons ne sont pas destinés à être réintroduits, il est plus dans leur intérêt d’être habitués aux animaliers que d’en avoir peur. » Cette période durera 2 mois avant que les petits soient lâchés avec leur mère à l’extérieur.

Pendant ce temps, le mâle est isolé du couple mère-bébé dans un enclos extérieur de 200 m² contigu à l’enclos principal mais non visible du public. En revanche, il permet aux animaux des deux enclos de continuer à se voir et à se sentir.

Quand les petits semblent bien habitués à leur environnement extérieur, on peut envisager de leur présenter leur père mais « très très crescendo », tempère Jacques Lebreton. En effet dans la nature, la mère élève seule ses petits, le père n’est pas présent et peut même se révéler un danger pour la portée. L’infanticide n’est pas rare chez le tigre bien qu’il soit plus répandu chez le lion. En 2002 au Zoo de Zurich, c’est même la femelle qui a mangé un de ses petits avant d’abandonner l’autre.

Heureusement à Champrépus, on est loin d’une telle situation. « C’est le mâle qui a peur de la petite, elle lui court après et lui donne des coups de pattes. »

En parc zoologique, le taux de mortalité des jeunes félins est également important mais pour d’autres raisons. Sur six naissances de tigres de Sumatra en zoo en 2020, seules deux se sont révélées viables, dont Surya. Les autres sont morts nés ou ont succombé peu de temps après.

naissance tigre de sumatra
Surya et maman. ©Zoo de Champrepus.

En général, les portées restent auprès de leurs parents jusqu’à l’âge de deux ans, puis doivent être séparées ou placées sous contraceptif pour éviter querelles et consanguinité.

Dans la nature, les choses se passent sensiblement de la même manière. Mâle et femelle ne se côtoient que pour la reproduction puis se séparent à nouveau. Au lieu de mettre bas dans une loge, la femelle cherche une tanière isolée pour donner naissance à une portée comprise généralement entre 2 et 3 tigrons.

La maturité sexuelle est atteinte entre 3 et 4 ans pour une femelle et 4 ou 5 ans pour un mâle.

Santé / Caractère

Si les jeunes félins sont fragiles, une fois arrivés à l’âge adulte les tigres sont des animaux robustes. En milieu naturel, leur longévité est de 10-15 ans mais peut aller jusqu’à 25 ans en parc zoologique. « En milieu sauvage, les animaux n’ont pas le droit d’être vieux ou chétifs, c’est la mort assurée », rappelle le capacitaire de Champrépus.

En captivité, leur santé se détériore avec l’âge et les animaux en fin de vie connaissent davantage de problèmes rénaux. A part cela, il n’y a pas de fragilité spécifique à l’espèce. « Il arrive qu’il y ait des problèmes de peau, des coupures à la suite d’altercations qui nous obligent à endormir l’animal », complète Jacques Lebreton.

L’équipe de Champrépus privilégie la médicamentation par voix orale quand cela est possible « Nous évitons les anesthésies pour des raisons médicales ou de transports. Nous privilégions l’administration des médicaments par voie orale. Heureusement les félins sont beaucoup moins difficiles que les primates pour administrer des médicaments par l’alimentation ».

Malheureusement, cette facilité peut se révéler une faiblesse en milieu naturel. En 2020, plusieurs dépouilles de tigres de Sumatra ont été retrouvées sur leur île d’origine. Ils avaient été empoisonnés par des fermiers locaux suite à des attaques de bétail.

En termes de caractère, les tigres sont plus actifs que les lions même s’ils restent des animaux solitaires, qui privilégient l’ombre. « Notre couple est très joueur, très amoureux, mais autant elle c’est un amour, autant lui est plus autoritaire », explique Jacques Lebreton qui nous parle notamment de la puissance de ses grognements. Le tigre, plus svelte et plus agile que le lion, peut donc aussi être plus dangereux.

« Au Zoo de Champrepus, nous avons remarqué que le caractère dépendait beaucoup des conditions d’hébergement des tigres quand ils sont jeunes. Cela influe beaucoup sur leur caractère une fois adultes. »

tigre champrepus
©Michel Lhuillier

Menaces et conservation

Le tigre de Sumatra est l’une des trois sous-espèces de tigres les plus menacées au monde. Il n’y a pas de comptage régulier pour cet animal qui peut facilement se camoufler sous le couvert de la végétation de son milieu naturel. Toutefois, on estime qu’il en resterait entre 400 et 500 en milieu sauvage.

Dans les zoos européens, la population début 2020 était de 130 individus, avec une dominance de femelles : 71 tigresses pour 59 tigres. Ces parcs zoologiques participent à un programme d’élevage en captivité visant à conserver un réservoir génétique varié en captivité, dans le cas où la population sauvage déclinerait encore.

Mais pourquoi reste-t-il si peu de tigres de Sumatra ?

Le braconnage est l’une raisons principales au déclin de la population sauvage. Les dents, la peau, la viande, les griffes, les os, pattes et tête de tigre… Tout est recherché sur le marché noir asiatique. L’ONG TAFFIC estime que 80 % des décès de tigres de Sumatra sont causés par des braconniers.

Mais de nouvelles menaces n’épargnent pas l’espèce. Les forêts de Sumatra comme celles de Bornéo sont dévastées par l’ampleur de la culture de palmiers à huile. Les forêts sont brûlées pour défricher plus rapidement et cette monoculture remplace les forêts tropicales où vivent les tigres. Rien qu’entre 1990 et 2010, l’île de Sumatra a perdu 37 % de sa forêt primaire. Les tigres n’ont d’autre choix que de se réfugier dans de petites poches de forêt restantes.

Plusieurs ONG travaillent à la réhabilitation de la population de tigres de Sumatra comme par exemple WWF, Wildlife conservation society (WCS) ou encore la Société zoologique de Londres, mais également le gouvernement indonésien qui a mis en place le Sumatran Tiger project.

Les grands axes de ces programmes de protection sont la protection de l’habitat des tigres de Sumatra et le respect de l’interdiction de sa chasse. Pour cela, les derniers habitats des tigres sont tour à tour érigés en réserves protégées ou parcs nationaux et des activités communautaires sont mises en place avec les villages voisins pour les impliquer dans la conservation de l’espèce. Il s’agit aussi de permettre aux habitants de générer des revenus autrement qu’avec le braconnage, par exemple en devenant éco-gardes.

La cohabitation avec les tigres est, comme souvent avec les prédateurs, très compliquée pour les bergers locaux. En quête de proies, un tigre peut s’en prendre à du bétail et il est déjà arrivé que les bergers se vengent en empoisonnant les animaux. C’est pourquoi WCS travaille notamment à réduire les conflits homme-tigre en construisant des enclos à bétail à l’épreuve des tigres.

D'autres animaux présents dans les zoos et parcs animaliers

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here