Ces deux macaques de Java reviennent de loin. Pensionnaires de la Pinède des Singes, ils auraient dû être euthanasiés en 2017 comme leurs 161 congénères. Mais le sort – ou plutôt leur entêtement couplé à l’acharnement d’associations de protection animale – en a décidé autrement…

Seuls survivants d’une euthanasie de masse

A les regarder évoluer dans leur volière du refuge La Tanière en Eure-et-Loir, difficile d’imaginer leur terrible et incroyable histoire. Bien sûr, tous les animaux de ce zoo-refuge fondé par Patrick Violas ont un parcours plus ou moins accidenté. Mais Junior et Miguel ont un passé qui a défrayé la chronique.

Tout a commencé en 2015, lorsque la préfecture des Landes a décidé de fermer la Pinède des Singes, un parc animalier où évoluaient 163 macaques Java, aussi appelés macaques crabiers (Macaca fascicularis). Puis l’affaire se corse lorsqu’est demandé le placement en urgence de tous ces individus dans des structures adaptées et que l’on découvre que tous sont positifs à l’herpès B, une maladie potentiellement transmissible à l’homme et mortelle. Finalement, c’est leur euthanasie qui est décrétée, au grand dam des associations de défense animale.

Junior au refuge La Tanière
Junior dans son enclos au refuge La Tanière.

« Tout a été très vite, nous n’avons été informés qu’au dernier moment de ce qu’il se passait, raconte Florence Ollivet-Courtois, vétérinaire indépendante qui a suivi le dossier de près dès le début et travaille aujourd’hui à La Tanière. Surtout, nous n’avons pas compris cette décision. Il faut savoir que si l’herpès B est en effet mortel pour l’homme, il n’y a eu que quelques cas documentés de transmission aux humains et dans des cas très particuliers, en milieux laborantins et avec des macaques rhésus. En milieu naturel, 80 % des macaques de Java sont positifs – mais porteurs sains donc asymptomatiques – et côtoient de près les humains sans pour autant qu’il y ait une quelconque mortalité associée. »

Malgré tout, les 161 macaques de la Pinède des Singes capturés ont été euthanasiés dans la journée du 19 mai 2017. Seuls deux individus ont survécu : Junior et Miguel. « Tous deux étaient déjà bien connus de leur soigneuse pour être à part du groupe et ne jamais vouloir rentrer dans leur bâtiment, où les autres ont été capturés. Alors que tous ont été euthanasiés, ces deux loulous sont restés dans leur forêt », poursuit Florence Ollivet-Courtois.

C’est ce tempérament méfiant et têtu qui leur a sauvé la vie.

Une capture « très sport »

Choqués par cette euthanasie massive et impromptue, les associations comme la Fondation Brigitte Bardot et 30 Millions d’amis, aidées de la vétérinaire Florence Ollivet-Courtois et d’autres acteurs du monde des refuges et parcs animaliers sont montés au créneau.

Florence Ollivet-Courtois, vétérinaire
Florence Ollivet-Courtois, vétérinaire.

« Nous devions tout faire pour sauver Junior et Miguel parce que leur survie était hautement symbolique : avec eux, nous sauvions quelque part tous les macaques de Java des zoos et parcs animaliers français », reprend la vétérinaire de La Tanière. Car euthanasier des macaques en raison de leur positivité à ce virus reviendrait à potentiellement condamner de la même façon tout individu infecté.

Soutenus par le Refuge de l’Arche, lui-même appuyé par la préfecture de Mayenne où il se situe, les défenseurs de Junior et Miguel ont finalement obtenu l’autorisation de les placer dans un refuge, sans les tuer.

« C’est moi-même qui me suis occupée de les capturer », continue Florence Ollivet-Courtois qui a dû prendre sur ses vacances pour agir dans l’urgence. La mission s’avérait complexe, car comme évoqué plus haut, Junior et Miguel n’étaient pas du genre à se laisser attraper facilement. C’est d’ailleurs ce qui leur a sauvé la vie la première fois !

« J’avais prévu un fusil hypodermique et deux flèches. Pas question de me louper », poursuit la vétérinaire. Pour les attirer à sa portée, de la nourriture a été placée au sol tandis que la vétérinaire se cachait à l’arrière d’une camionnette. Là, en toute discrétion, elle a fléché le premier qui s’est alors réfugié précipitamment en haut d’un arbre. Surpris par la réaction de son congénère, le second a lui aussi déguerpi, puis a fini par redescendre, trop attiré par la nourriture. « C’est là que j’ai pu le flécher à son tour », reprend Florence Ollivet-Courtois. Là encore, ce dernier a filé dans son arbre. « Les deux se sont endormis bien haut perchés, alors nous sommes partis les cueillir dans leur arbre ! », s’amuse la vétérinaire.

Deux ans en transit au Refuge de l’Arche

Miguel au refuge La Tanière
Miguel dans son enclos au refuge La Tanière.

Il avait été convenu avec les autorités que Junior et Miguel seraient placés au refuge La Tanière. Mais celui-ci étaient alors en cours de construction et la structure prévue pour ces deux macaques n’existait pas encore. Heureusement, le Refuge de l’Arche, en Mayenne, s’est proposé pour les accueillir le temps nécessaire.

« Nous avons monté un énorme dossier prouvant que nous étions tout à fait prêts et équipés pour les accueillir, explique Sarah Ouard, vétérinaire au Refuge de l’Arche depuis 2013. Nous devions notamment assurer que notre protocole sanitaire était irréprochable. »

Arrivés sur site pendant l’été 2017, Junior et Miguel sont finalement restés un peu plus de deux ans au Refuge de l’Arche. « Ils étaient en plutôt bonne santé et ne semblaient pas avoir subi de maltraitance. Ils ont été placés dans un enclos à l’écart des autres et lorsque tout a été prêt à La Tanière, l’une de nos soigneuses les a accompagnés là-bas », relate Sarah Ouard.

La Tanière, refuge définitif de Junior et Miguel

Voilà donc plus d’un an maintenant que les deux seuls rescapés de la Pinède des Singes vivent à La Tanière, où ils ont débarqué en octobre 2019. Là, ils ont à leur disposition une volière extérieure avec des agrès ainsi qu’une loge intérieure. « De là où ils sont, ils peuvent communiquer avec les autres macaques crabiers de La Tanière – quatre femelles et deux mâles rescapés de laboratoires –, mais sans contact physique puisque ces derniers n’ont pas l’herpès B, explique Amandine Croteau, leur soigneuse. D’ailleurs le matin, ils ne manquent pas de faire quelques mimiques amicales aux femelles… »

Miguel et sa soigneuse au refuge La Tanière
Miguel et sa soigneuse Amandine.

Respectivement âgés de 20 et 23 ans, Junior et Miguel ne sont plus tout jeunes – dans la nature, l’espérance de vie d’un macaque de Java s’élève à une vingtaine d’années, une trentaine en captivité – mais restent pleins d’énergie. « Au début, ils étaient très craintifs et renfermés sur eux-mêmes. Il a fallu beaucoup de patience pour leur apprendre à nous faire confiance, notamment grâce aux enrichissements. Et aujourd’hui, nous réussissons même à leur faire du training médical, par exemple à leur faire prendre du jus de fruit dans une seringue pour le jour où ils devront prendre de vrais médicaments. Avant, une telle chose aurait été impossible », ajoute Amandine Croteau.

De son côté, La Tanière a mis en place un protocole sanitaire adapté à l’accueil de ces singes. « Nous nettoyons leur enclos systématiquement en dernier, pour ne pas risquer de transmettre le virus aux autres macaques sains. Et puis, nous sommes bien équipés : double paire de gants, combinaison, charlotte pour les personnes qui ont des cheveux longs et même visière les jours de gros nettoyage. »

Pendant tout ce temps passé ensemble, Junior et Miguel sont devenus très proches. Même si Junior se montre plutôt dominant et Miguel enclin à fuir tout conflit, tous deux s’entendent bien. « Il n’est pas rare de les voir se faire la toilette l’un l’autre », commente d’ailleurs leur soigneuse.

Après avoir échappé de peu à la mort, ces deux macaques de Java peuvent désormais couler des jours paisibles à La Tanière… grâce à tous ceux qui se sont mobilisés pour prouver qu’une voie autre que l’euthanasie était possible.

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